dimanche 16 juin 2013

Les cailloux blancs


Depuis toujours, je me figure avec commencé à exister pour mon père, le jour où ma mère au ventre rond et lui sont sortis de l'échographie qui devait leur révéler la nature de mon entrejambe.

Ce jour là, mes parents connurent leur premier désaccord éducatif: mon père, en pragmatique scientifique, ne pouvait imaginer que le médecin en sache plus que lui... ce qui n'était pas le cas de ma mère, qui aurait préféré ajouter à la surprise de voir surgir un enfant de son ventre celle de découvrir à quel genre il appartenait. La question fut tranchée avec une naïveté touchante: il fut convenu que le médecin informerait mon père, qui lui saurait tenir sa langue pour les 4 mois à venir (et là j'ai envie de dire LOL).

Ce n'est qu'une fois arrivé dans l'ascenseur que ma mère compris à quel point elle s'était illusionnée car mon père, incapable de dissimuler plus d'une heure son ravissement à l'idée d'avoir une petite fille, s'est mis en tête d'honorer sa promesse de garder le silence en tirant une tronche d'enterrement. Ma mère pensa alors être enceinte de siamois unicéphales, ou d'octuplés monozygotes, ou peut être même d'une chèvre mohair, qu'on lui aurait habilement caché afin de ménager ses nerfs fragiles de femme enceinte. Aussi, elle ne remarqua pas que son souhait de ne pas connaître le sexe de son enfant ne fut pas respecté plus d'une heure, toute à son soulagement d'apprendre que sa fille donc allait BIEN.

Tout ça pour dire que l'histoire familiale a immortalisé l'idée, réelle ou fantasmée, que mon père était plutôt heureux d'avoir comme premier enfant, une petite fille.

La mémoire d'un enfant est ingrate, la mienne en tout cas. Car s'il existe une quantité infinie d'indices et de preuves indiquant de quelles attentions ma mère entoura mes toutes premières années, de quelle abnégation et quelle patience elle fit preuve face au nouveau-né tyrannique, insomniaque et anorexique que je fus ; la majorité des (pourtant nombreuses) images qui me reviennent avant mes 3 ans sont dominées par la présence, solaire et quasiment magique, de mon père. 

Face à elle, je me sentais une chose précieuse et fragile, qu'une bouillie trop chaude, qu'un camarade de jeu trop brusque, ou qu'un cache nez mal ajusté aurait pu menacer. 

Avec lui, le monde s'ouvrait à moi sur un plateau d'argent. Je lui prêtais mes rêves, il me prêtait les siens. Ni lui, ni moi n'avions plus d'âge lorsqu'il était question de se promener, de découvrir, de toucher, de voir, de sentir. Perchée sur ses épaules, je touchais presque le ciel.

Il m'est rarement arrivé de rencontrer dans ma vie un esprit aussi libre. Dans ses yeux, je n'étais pas une enfant, un demi-adulte; j'étais un voyageur des terres lointaines et lui mon guide autochtone.

Je me revois, arpentant avec lui le jardin de l'observatoire de Meudon, anti-chambre du paradis, si haut perché que la vue qu'il offrait me donnait le sentiment de flotter dans les airs.

Je me revois, tentant de saisir avec obstination, l'image vaporeuse des hologrammes du dernier étage du Palais de la découverte; dormant à la belle étoile, par une chaude après midi de printemps dans la mollesse des sièges du planétarium; contemplant avec extase l'infinie grâce des cygnes du château de Versailles et l'air débonnaire des manchots qui accueillaient les visiteurs du zoo de Vincennes.

Me revient en bouche, le piquant acidulé de mon premier Orangina tempéré par la rondeur du goulot des petites bouteilles en forme de poire, siroté au milieu des hourras d'un match de foot local; le goût inimitable de liberté des bonbons demandés et payés seule, avec la jolie pièce dorée des 20 centimes de francs, coachée en silence par le regard puissant de mon géniteur.

J'ai encore dans les cheveux le vent glacé de l'interminable ascension jusqu'au château de Peyrepertuse, et la barquette de frites brûlantes qui récompensa mes efforts... juste avant que je l'abandonne au regard implorant d'un grand chien noir.

Résonne encore à mes oreilles la petite musique de la méthode Assimil de grec que mon père m'avait abandonnée et sur laquelle j'inventais de savantes chorégraphies et imaginait chaque jour de nouvelles traductions.

Avec lui, tout était possible: j'ai visité des oubliettes, contemplé des dauphins, volé en avion amateur, visité des expositions de modélisme, cherché des fossiles, des pointes de silex et des pierres précieuses. Il m'a initiée aux échecs, il m'a emmenée au cinéma, il m'a même appris l'argot dont je récitais le vocabulaire comme une élève studieuse. Je le revois, ébahi qu'on ne permette pas à l'enfant de 2 ans que j'étais de monter dans le grand huit de la foire du Trône.

Il m'a appris à demander pourquoi? il m'a appris à dire et si? Il m'a offert l'amour inconditionnel de la liberté et m'a inlassablement encouragée à suivre le chemin qui était le mien et il n'y a pas un jour où je ne sème un peu de ses cailloux blancs sur le chemin que j'invente pour mes enfants.

Bonne fête papa.

mercredi 5 juin 2013


Il y a 10 jours, mon petit Briochin a eu 1 an.
Comme toujours, j'ai été incapable d'écrire un truc pour le jour dit. 
Parce que cette journée a été bien trop remplie.
Parce que j'aime que les émotions soient un peu retombées pour pouvoir les raconter.
Et aussi parce que je n'arrivais pas exactement à trouver les mots pour dire ce que j'avais à dire (mais comme je ne les trouve toujours pas j'ai résolu de passer outre...)

Briochin est un bébé ma-gi-que.

Il faut dire qu'avant cela, il avait déjà été un foetus magique, aux mouvements doux et légers, toujours prêt à adopter la position que je lui proposais pour me soulager et qui dormait la nuit (si!! si!!).
Le sage-femme avec qui nous suivions la préparation à la naissance a posé ses mains sur mon ventre peu de temps avant sa naissance et s'était dit surpris de sa "présence" 
(oui, je sais qu'il dit probablement ça à toutes les futures mamans, un peu comme "bravo madame, vous avez très bien poussé", mais cela n'entame en rien mon enthousiasme)

Sa naissance a été merveilleuse, bien au delà de tout ce que j'aurais jamais pu oser inscrire dans un projet de naissance censé.

Il a été un nourrisson magique, pleurant peu, et quand il le faisait, il me semblait que ses pleurs étaient des mots...
Je le revois, tout petit, droit comme un i sur mes genoux, suivant patiemment les conversations que j'entretenais, tournant sa tête tour à tour vers chacun des interlocuteurs.
Je ressens les câlins tout doux de ses petites mains sur mon épaule quand il tétait et ses petits bras serrer mon cou après que nous nous étions quittés quelques dizaines de minutes.

Sa capacité d'adaptation m'a toujours stupéfaite, lorsque je l'ai vu dormir une journée entière dans mes bras comme se protéger du stress que nous étions en train de vivre, lorsque je le vois observer ses frères et soeurs avant de porter confiant un nouvel aliment à sa bouche, lorsque je l'ai vu se lancer à quatre pattes, se lâcher pour la première fois ou faire ses premiers pas.

Briochin est un blagueur, un joueur, qui ne manque pas une occasion de se cacher derrière une porte, un rideau, un torchon avant de pousser un petit gloussement auquel je dois répondre par 
"Mais... où il est Briochin???"
Invariablement suivi d'un grand, d'un immense, d'un infini éclat de rire.
Il fait semblant de dormir, de tousser... pour que je me mette près de lui, pour que je le plaigne... pour de faux.

Briochin me rend 0maman guimauve-dégoulinante-de-toute-part quand il pince ses joues pour faire un gros bisous qui claque, quand il pousse un soupir soulevant nonchalamment une de ses mèches de cheveux au lieu d'éteindre sa bougie, quand il me tend son assiette pendant que je remplis le lave-vaisselle avec un petit "Tein!", quand il remue ses fesses au moindre rythme, de l'essorage de la machine à laver au générique de Dumbo, quand il s'y reprend à 435 fois pour poser délicatement son cube au dessus du mien, quand il arrête net de chouiner quand je signe "manger" puis "fraises" (sans le dire, parce que sinon les grands rappliquent!!).

Parfois Briochin semble me contempler comme un vieux sage s'attendrit sur une élève appliquée.
Il m'insuffle sa sérénité et sa joie de vivre.
Alors, sans même m'en rendre compte, je remercie la bonne étoile qui l'a mis sur mon chemin.

Je sais bien ce que vous allez me dire, que je suis une mère aveuglée, fusionnelle (limite bouffante et castratrice) mais je m'en fiche. 

Il est parfait mon Briochin, et pissétou.

jeudi 30 mai 2013

Empathie technologique


Ça faisait bien longtemps que je ne vous avez plus causé de la vie palpitante des affreux dans la cour de récré.
Il faut dire que le passage d'un quartier ultra-bobo à un quartier en cours de boboïsation a tout de même divisé approximativement par 10 000 le budget annuel consacré à l'achat de merdouilles à haute signification tribale de type droit d'entrée dans la Haute Société des Enfants Scolarisés.

Exit cartes Pokémon, toupies Beyblade, bracelets formes et autres lubies.

C'est la raison pour laquelle j'ai été très étonnée quand l'Anté-pré-ado est rentré de l'école en me parlant d'un nouvel objet fétiche pour lequel il était prêt à vendre son âme au diable  claquer tout son argent de poche.

Alors d'après vous, quel est le nouvel objet incontournable de la cour de récré??
Jeu de cartes? d'adresse? figurines?

NAN

Une BAGUE

Oui, oui, vous avez bien lu.
Une BA-GUE

Ma grand mère avait un chamois qui changeait de couleur en fonction de la météo, l'Anté-pré-ado vient quant à lui d'investir ses économies dans une bague censée changer de couleur en fonction de son HUMEUR.

Voilà la chose:
Le premier jour a été consacré à la vérification de la fiabilité du truc.

"Vas-y maman, mets là tu vas voir! ...... Vert!! Tu est ACTIVE!! Tu vois ça MARCHE!!!"

Le deuxième jour a été consacré à l'étude du mécanisme: 

"On a testé avec mon copain Mowgli, si je l'énerve très très fort ça devient rouge, alors on s'est dit que c'était peut être lié aux battements cardiaques alors on a tenté en appuyant plusieurs fois dessus tactactac avec le doigt comme si c'était le coeur qui cognait, et ben ça MARCHE, c'est devenu rouge aussi!!!"

Le troisième jour fut le jour de l'étude des variabilités: 

"Ce matin, j'ai obligé Cro-Magnon-Mignon à adopter la posture de yoga de l'enfant, parce qu'il paraît que c'est très relaxant et ben ça MARCHE!! La bague est redevenue verte!!"

Là on a atteint le stade où il considère cette bague un peu comme un instrument quotidien indispensable: 
Toutes les 5 minutes, il la regarde d'un air pensif avant de déclarer

"Cela ne fait aucun doute, je suis détendu"

Et la mauvaise nouvelle, c'est que fort de sa découverte, il a résolu d'en faire profiter les autres... 
La Mite Orange, si Mouflette reçoit un paquet, tu ne t'inquiètes pas hein...
Et surtout BON COURAGE!

N.B.: en même temps, repenser à toutes les décisions plus ou moins importantes que j'aurais été capable de prendre à son âge avec la Boule à questions, ça fait bien relativiser les égarements de la jeune génération...

dimanche 26 mai 2013

Brève de fête des mères


La nuit a été courte. Biiiien trop courte. 
Vu que nos voisins d'en face avaient encore décidé de transformer la rue en discothèque géante.
On a bien essayé de leur créer de beaux souvenirs.
Mais au 17, on nous a dit que "tapage nocturne" c'était pas possible pour les apparts donnant sur cour, ou alors fallait qu'ils viennent chez nous, pour voir où c'était toussa...
Alors forcément, à 1H00 du mat, on a dit 
"Non merci, vous pouvez rester au commissariat, les enfants dorment, EUX." 
et on a déménagé notre matelas dans le salon, avec des cotons dans les oreilles.

Ce matin, Mr Déjanté a fait de son mieux pour contenir les affreux qui, dès 6H00 du matin, piaffaient d'impatience à l'idée de m'offrir leurs oeuvres.

J'ai donc reçu
Un magnifique dessin de soleil (pour remplacer celui de dehors qui se fait discret en ce moment) concocté par la Princesse et Cro-Magnon-Mignon
Un  petit pot rempli de terre et aussi de quelques graines, plantées avec amour par Petit Monstre Heureux et qui a trouvé une place idéale sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Et un cube-fleur en origami concocté par l'Anté-pré-ado qui a ainsi commencé à écouler son stock de papier plié qui submerge actuellement son bureau, ses étagères, ses placards et sa poubelle.

Et tandis qu'il m'expliquait le maniement de son oeuvre (qui est tantôt cube, tantôt fleur), il m'a lancé: 

Hé voilà: un collier de nouilles en CP, un origami en CM2, je te préviens au collège, ce sera un SMS.

Faites des gosses qu'ils disaient.

samedi 25 mai 2013

L'école, ce noeud gorgien

J'ai une histoire un peu compliquée avec l'école, et ce qu'il y a de plus étonnant est qu'aucun fait objectif ne peut en témoigner.
Bonnes notes, bonnes appréciations et voeux d'orientation toujours satisfaits.
Ce qu'il y a eu de compliqué entre moi et l'école n'a (presque) jamais franchi la barrière de mes lèvres.

Il est vrai que je n'avais pas beaucoup de copains en primaire, mais tout le monde semble croire que la tendance se soit inversée ensuite, sans que rien ni personne ne s'attarde sur les concessions que cette inversion a pu nécessiter.
Il est vrai que j'ai souffert plusieurs années de maux de ventre chroniques et inexpliqués, mais tout le monde savait que j'étais une enfant émotive et immature.
Au collège, il m'est souvent arrivé de tricher aux contrôles, surtout en langues, parce que je n'aimais pas apprendre par coeur, mais personne n'aura jamais osé faire le soupçonner venant d'une élève aussi brillante.
J'ai passé plusieurs années de ma scolarité à pleurer, beaucoup, mais jamais suffisamment longtemps pour qu'on imagine que cela puisse être autre chose qu'un de ces maux nécessaires censés nous préparer à la vie d'adulte.

Quand l'Anté-pré-ado est entré à l'école, j'étais néanmoins bien décidée à faire ma priorité de ce que l'école soit pour lui une expérience enrichissante et épanouissante.
On lui a cherché une école bobo-gaucho-alternative différente, où nous n'aurions pas l'impression en tant que parents d'y être mis à la porte, où nous n'aurions pas l'impression que notre enfant n'y apprendrait qu'à "devenir élève". 
Au bout de deux ans, les trajets fatigants, la naissance de la Princesse, l'impossibilité pour l'Anté-pré-ado de se faire des copains dans le quartier (puisqu'il n'était pas à l'école de secteur) et aussi notre peur grandissante de la future "réintégration" qui surviendrait tôt ou tard, nous ont fait renoncer à ce projet.
Au final, l'atterrissage fut plutôt moins douloureux que ce que nous avions craint. 
A l'école publique, nous y avons rencontré des instits passionné-e-s par leur métier, qui aimaient profondément être avec les enfants dont elles avaient la charge, qui croyaient en l'importance de leur mission et avaient conscience de l'enjeu, mais pas que.
A l'école publique, les affreux y ont trouvé des copains, des amis même, ils y ont rencontré des enfants très différents, de culture, d'origine sociale et ethnique, de centres d'intérêts, mais pas que.

Ça fait maintenant 8 ans que l'Anté-pré-ado va à l'école.
HUIT ANS!!
Mais je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir atteint l'objectif que je m'étais fixée.
Les questions sont toujours là, plus nombreuses même.
Les doutes sont toujours là, plus nombreux eux aussi.
Entre temps, nous avons lu, réfléchi, imaginé, tenté de comprendre, et tout se passe comme si nous savions encore mieux qu'avant que nous ne savons rien, et surtout pas en quoi consiste la solution idéale.

Alors là, je vous vois venir...

"Faudrait peut être que vous songiez à lâcher prise.."
"Les enfants ne sont pas en sucre, vous ne les préserverez jamais de toutes les vicissitudes de l'existence" 
"Il faut bien qu'ils se confrontent à ce qu'ils auront à affronter maintes et maintes fois quand ils seront grands"
"C'est vous qui êtes angoissés vis à vis de l'école alors forcément, vous leur transmettez vos inquiétudes, apprenez à avoir confiance et tout ira bien"
"Vous feriez mieux d'arrêter de chercher la petite bête, les instits savent ce qu'ils font, ils sont formés EUX"

Tout cela, je l'ai déjà entendu au moins un milliard et demi de fois. 
Et contrairement à ce que pensent ceux qui nous rabâchent ce genre de choses, il ne se passe pas un jour sans que je me pose moi-même ces questions.

Parce que le lâcher-prise, oui, c'est une chose difficile et nécessaire qu'il faut savoir faire, mais qu'une enfance, on en a qu'une seule et que si Dodson a écrit "Tout se joue avant 6 ans", c'est sûrement une erreur de traduction mais pas non plus totalement dépourvue de sens.
Que bien entendu, mon but n'est pas, en tant que parent, d'enfermer à tout jamais mon enfant dans un solide cocon protecteur mais à l'aider à devenir suffisamment fort et autonome pour lui permettre de surmonter les épreuves qui seront les siennes. Malheureusement, on ne s'entraîne pas à souffrir, on se résigne seulement. 
Enfin il ne faut pas confondre angoisse et vigilance, confiance et aveuglement.
Quant à chercher la petite bête, il me semble que cela ne dérange que ceux qui sont un peu trop confortablement assis sur leurs propres certitudes.

La semaine dernière, l'Anté-pré-ado a "oublié" de nous donner le papier annonçant la tenue d'une réunion d'information au collège du secteur en vue de sa rentrée en 6ème. Manque de pot, elle avait lieu deux jours après. Raison invoquée: sa trouille monumentale de se retrouver avec les gamins qu'il fréquente cette année, dont il subit moqueries, brimades, et violences. Pourtant, il a arrêté les exposés sur les trous noirs, tenté d'amadouer une fille ou deux avec ses origamis et bien fait attention à ce que le fait qu'il joue encore avec ses bonhommes lego ne s'ébruite pas hors des murs de la maison, mais apparemment, ça n'a pas suffit. On attend une réponse d'un collège privé pour lequel on a sollicité une classe spéciale EIP: 1er sur liste d'attente,  ça fait espérer mais ça ne garantit rien.

Lundi prochain, on a rendez-vous avec le directeur de l'école de la Princesse avec qui on doit statuer sur un éventuel passage anticipé en CE2. C'est la seule solution que nous propose l'école pour faire en sorte que la Princesse s'y ennuie un peu moins. Une solution pour laquelle nous sommes assez mitigés: quitter ses copains, endosser le rôle de plus-petite-de-la-classe pour obtenir le droit d'apprendre quelque chose. Tout à l'heure, nous avons interrogé la Princesse sur la question, sa réponse a été: "Ah en CE2, oui, je vais apprendre des choses mais au bout d'un moment, je vais à nouveau tout savoir par coeur, et alors ça n'aura servi à rien!" A deux mots près, c'est exactement la phrase que j'ai prononcé quand MrD m'a demandé, quelques jours auparavant, le souvenir que j'avais de mon propre saut de classe.

Dans la vie de tous les jours, j'ai l'habitude de prendre mes décisions au pifomètre éclairé: c'est à dire que j'accumule un maximum d'informations sur la situation et quand cela me paraît suffisant, je "teste" à la façon d'une expérience de pensée laquelle des possibilités me semble la plus juste, la plus judicieuse, la plus évidente... et j'opte pour celle que j'aurais le mieux "senti".
Là, inutile de vous dire que c'est le néant total, un vrai noeud gorgien, et je n'ose pas encore sortir l'épée tranchante.

samedi 11 mai 2013

L'écrivain et l'existant.

Un jour, le petit Prince arriva sur une drôle de planète. 

En son milieu, coulait une rivière tourmentée: tantôt mer d'huile et l'instant d'après, bouillonnait avec fracas. Étroite et sinueuse, rebondissant sur les cailloux blancs, elle s'élargissait bientôt comme une immense feuille de nénuphar dans le bruissement sourd de la vertigineuse cascade qui se préparait.

Ses berges monotones contrastaient avec le tempérament imprévisible du cours d'eau.
D'immenses pelouses moelleuses, semblables à des greens, s'étalaient à perte de vue. 
Ça et là, semés comme des grains de beauté, de confortables méridiennes donnaient vue sur la rivière comme une invitation à la contempler, à la façon d'une oeuvre d'art.

C'est alors que le Petit Prince aperçu une curieuse embarcation secouée par les remous de la rivière capricieuse.
Simple coque de noix, pourvue d'un mât unique autour duquel flottait en guise de voile la chemise d'un petit homme encordé.

Le Petit Prince, tout en trottinant sur la berge, demanda au petit homme: 
- Qui êtes-vous?
- Je suis l'Existant, répondit le petit homme.
- Et que faites-vous sur ce bateau? continua le Petit Prince
- Eh bien, j'existe pardi! dit le petit homme d'un ton enjoué.
- Attaché au mât, ça ne doit pas être drôle d'exister ainsi tous les jours, pensa tout haut le Petit Prince.
- Détrompe toi! dit le petit homme qui avait tout entendu - on a intérêt à être solidement attaché si on veut exister pleinement. La corde m'évite d'avoir à calculer comment m'y prendre pour rester debout, ainsi je ne manque rien du paysage!
- Mais ne voudriez-vous pas parfois pouvoir esquiver une vague ou une série de rapides? A force d'en subir, vous devez bien savoir comment vous y prendre pour les contourner? suggéra le Petit Prince.
- Qui te dit que je les subis, petit présomptueux? J'aime cette vie de bohème, dont les vicissitudes comme les bonheurs me semblent chaque jour des cadeaux du hasard! Si tu veux du calcul et de l'anticipation, va plutôt voir mon frère, c'est sa grande spécialité... mais prendre garde: on a tôt fait de devenir ombrageux quand on se regarde exister plutôt que de le faire.

C'est alors que le Petit Prince remarqua un deuxième petit homme, en tous points semblable au premier, affalé sur une des méridiennes, un carnet à la main.
- Et vous, qui êtes-vous? demanda le Petit Prince
- Moi, je suis l'écrivain, répondit le second petit homme.
- Écrivain? Mais qu'écrivez-vous? interrogea le Petit Prince jetant un coup d'oeil furtif au contenu du carnet.
- TOUT! j'écris TOUT! absolument TOUT! L'état de la rivière, le nombre et l'emplacement des tourbillons, le dénivelé des cascades, le temps que l'embarcation de mon frère peut espérer passer dans une zone calme. Je consigne également les trajectoires du bateau et note l'efficacité de chacune d'entre elle pour traverser les turbulences.
- Mais c'est un travail considérable! s'exclama le Petit Prince.
- Ah ça oui, tu peux le dire! Et qui demande une concentration de tous les instants! Pas de temps à perdre! Pas une minute de relâche!
-Mais, à quoi cela sert-il de noter tout cela? demanda le Petit Prince sceptique.
- Hé bien, compte tenu de la somme considérable de renseignements que je collecte depuis des temps immémoriaux, je suis très fier de pouvoir t'annoncer que je serai bientôt en mesure de présenter à mon frère une méthode infaillible pour que sa vie soit enfin bien moins risquée, dit le petit homme en gonflant le buste d'orgueil. Quand j'aurais achevé ma théorie, j'irai la crier à mon frère depuis le bord de la berge et il n'aura plus qu'à la mettre en oeuvre, compléta-t-il.
- Et s'il ne le fait pas? questionna le Petit Prince.
- Je saurais le convaincre! J'ai pour moi une existence remplie de données, de calculs et de prévisions scientifiques! Je sais pourquoi et comment j'ai raison, moi! s'agaça le petit homme.
- Une existence remplie de données? Mais vous existez donc vous aussi? s'étonna-t-il.
- Ah ça non mon petit monsieur! Je n'ai pas de temps à perdre avec ces balivernes insensées! Je n'existe pas moi, j'écris! rétorqua avec agacement le petit homme avant de s'en retourner sur ses talons avec l'air offensé de celui à qui on avait fait perdre son temps. 

.....

Voici mes modestes excuses pour ces quelques semaines de silence...je reprends la plume très vite, promis!