Depuis toujours, je me figure avec commencé à exister pour mon père, le jour où ma mère au ventre rond et lui sont sortis de l'échographie qui devait leur révéler la nature de mon entrejambe.
Ce jour là, mes parents connurent leur premier désaccord éducatif: mon père, en pragmatique scientifique, ne pouvait imaginer que le médecin en sache plus que lui... ce qui n'était pas le cas de ma mère, qui aurait préféré ajouter à la surprise de voir surgir un enfant de son ventre celle de découvrir à quel genre il appartenait. La question fut tranchée avec une naïveté touchante: il fut convenu que le médecin informerait mon père, qui lui saurait tenir sa langue pour les 4 mois à venir (et là j'ai envie de dire LOL).
Ce n'est qu'une fois arrivé dans l'ascenseur que ma mère compris à quel point elle s'était illusionnée car mon père, incapable de dissimuler plus d'une heure son ravissement à l'idée d'avoir une petite fille, s'est mis en tête d'honorer sa promesse de garder le silence en tirant une tronche d'enterrement. Ma mère pensa alors être enceinte de siamois unicéphales, ou d'octuplés monozygotes, ou peut être même d'une chèvre mohair, qu'on lui aurait habilement caché afin de ménager ses nerfs fragiles de femme enceinte. Aussi, elle ne remarqua pas que son souhait de ne pas connaître le sexe de son enfant ne fut pas respecté plus d'une heure, toute à son soulagement d'apprendre que sa fille donc allait BIEN.
Tout ça pour dire que l'histoire familiale a immortalisé l'idée, réelle ou fantasmée, que mon père était plutôt heureux d'avoir comme premier enfant, une petite fille.
La mémoire d'un enfant est ingrate, la mienne en tout cas. Car s'il existe une quantité infinie d'indices et de preuves indiquant de quelles attentions ma mère entoura mes toutes premières années, de quelle abnégation et quelle patience elle fit preuve face au nouveau-né tyrannique, insomniaque et anorexique que je fus ; la majorité des (pourtant nombreuses) images qui me reviennent avant mes 3 ans sont dominées par la présence, solaire et quasiment magique, de mon père.
Face à elle, je me sentais une chose précieuse et fragile, qu'une bouillie trop chaude, qu'un camarade de jeu trop brusque, ou qu'un cache nez mal ajusté aurait pu menacer.
Avec lui, le monde s'ouvrait à moi sur un plateau d'argent. Je lui prêtais mes rêves, il me prêtait les siens. Ni lui, ni moi n'avions plus d'âge lorsqu'il était question de se promener, de découvrir, de toucher, de voir, de sentir. Perchée sur ses épaules, je touchais presque le ciel.
Il m'est rarement arrivé de rencontrer dans ma vie un esprit aussi libre. Dans ses yeux, je n'étais pas une enfant, un demi-adulte; j'étais un voyageur des terres lointaines et lui mon guide autochtone.
Je me revois, arpentant avec lui le jardin de l'observatoire de Meudon, anti-chambre du paradis, si haut perché que la vue qu'il offrait me donnait le sentiment de flotter dans les airs.
Je me revois, tentant de saisir avec obstination, l'image vaporeuse des hologrammes du dernier étage du Palais de la découverte; dormant à la belle étoile, par une chaude après midi de printemps dans la mollesse des sièges du planétarium; contemplant avec extase l'infinie grâce des cygnes du château de Versailles et l'air débonnaire des manchots qui accueillaient les visiteurs du zoo de Vincennes.
Me revient en bouche, le piquant acidulé de mon premier Orangina tempéré par la rondeur du goulot des petites bouteilles en forme de poire, siroté au milieu des hourras d'un match de foot local; le goût inimitable de liberté des bonbons demandés et payés seule, avec la jolie pièce dorée des 20 centimes de francs, coachée en silence par le regard puissant de mon géniteur.
J'ai encore dans les cheveux le vent glacé de l'interminable ascension jusqu'au château de Peyrepertuse, et la barquette de frites brûlantes qui récompensa mes efforts... juste avant que je l'abandonne au regard implorant d'un grand chien noir.
Résonne encore à mes oreilles la petite musique de la méthode Assimil de grec que mon père m'avait abandonnée et sur laquelle j'inventais de savantes chorégraphies et imaginait chaque jour de nouvelles traductions.
Avec lui, tout était possible: j'ai visité des oubliettes, contemplé des dauphins, volé en avion amateur, visité des expositions de modélisme, cherché des fossiles, des pointes de silex et des pierres précieuses. Il m'a initiée aux échecs, il m'a emmenée au cinéma, il m'a même appris l'argot dont je récitais le vocabulaire comme une élève studieuse. Je le revois, ébahi qu'on ne permette pas à l'enfant de 2 ans que j'étais de monter dans le grand huit de la foire du Trône.
Il m'a appris à demander pourquoi? il m'a appris à dire et si? Il m'a offert l'amour inconditionnel de la liberté et m'a inlassablement encouragée à suivre le chemin qui était le mien et il n'y a pas un jour où je ne sème un peu de ses cailloux blancs sur le chemin que j'invente pour mes enfants.
Bonne fête papa.




